Le sens d'une balle

Publié le 7 Juillet 2012

Ce texte est a d'abord été publié dans notrre revue nationale ; la Raison

 

 

par Yannis Youlountas *

 

* écrivain Franco-Grec, adhérent de la LP81

membre du comité de rédaction de Siné-Mensuel

et auteur de Paroles de murs athéniens (Editions Libertaires, 2012)

 

Dimitris Christoulas aimait les brochettes d’abats et le petit vin rouge qui se boit frais en Attique. Il avait milité toute sa vie pour une humanité plus juste et plus éclairée. Homme de Gauche, né dans les années 30, Dimitri avait grandi dans le bruit des bottes : celles du Général Metaxas poussant dehors celles de Mussolini, puis celles du collaborateur Tsolakoglou dans les sinistres bals nazis, ou encore, malgré la Libération, celles des troupes royalistes suivies de près par celles des émissaires britanniques et américains qui, déjà, ne respectaient pas les vœux de souveraineté du peuple grec. Vingt ans plus tard, c’était au tour des bottes de Gust Avrakotos, l’agent de liaison de la CIA, dans l’ombre de celles du Colonel Papadopoulos, pour une nouvelle opération stratégique visant à empêcher la gauche radicale d’arriver au pouvoir.

Dimitris avait ensuite fêté la fin de cette époque douloureuse qu’il espérait révolue avec ses fils et sa fille, lors d’un concert inoubliable de Mikis Théodorakis à Athènes, en 1975, qui l’avait ému aux larmes. Il avait repris tranquillement sa profession de pharmacien de quartier, mais continuait sans relâche à militer pour de nouveaux droits sociaux, sans jamais abandonner l’éducation populaire, la recherche d’alternatives et le débat public sur des questions lui tenant particulièrement à cœur. Parmi celles-ci, la lutte contre le racisme prenait une dimension particulière, notamment en raison de sa participation à la protection sanitaire et sociale des réfugiés venus le plus souvent d’Albanie, dans les années 90.

Son dernier combat, dans les années 2000, alors qu’il venait de prendre sa retraite bien méritée, était l’avènement en Grèce d’une véritable laïcité à la française. Dimitris était un grand amoureux de la France rebelle et de ses réalisations politiques, même incomplètes ou inachevées : Révolution, Commune, Séparation des Eglises et de l’Etat, Front populaire, programme du CNR, etc. Durant cette dernière période, il s’était rapproché des rares et persévérantes associations de promotion de la laïcité – diabolisées outrageusement par l’Eglise orthodoxe – ainsi que des anarchistes d’Exarcheia, en première ligne sur ce sujet et bien connus pour leurs positions athées radicales. Il désirait que les grands moments de l’existence, de la naissance à la mort, puissent se passer du pouvoir religieux et même de son moindre témoignage. Particulièrement émouvantes, ces années de débats et de luttes en Grèce rappelaient celles qu’avait connues la France, un siècle auparavant. Quelques Franco-Grecs contribuaient à leur niveau à ce passage de relais symbolique, parfois de façon assez singulière. Moi-même, j’avais par exemple obtenu le soutien de ces mêmes associations audacieuses ainsi que du journal satirique grec « To pontiki » (« La souris », équivalent grec de Siné-Mensuel) pour poursuivre le pope et l’Eglise d’Ano Ilioupoli (sud-est d’Athènes) qui s’était permis de baptiser sans mon consentement mes enfants nés d’une maman grecque avec laquelle j’étais divorcé. Leurs grands-parents, comme souvent là-bas, avaient été manipulés par l’Eglise orthodoxe toute-puissante, qui croyait encore pouvoir faire n’importe quoi des petites têtes brunes. C’était un fait sans précédent et paraît-il blasphématoire, que de poursuivre ainsi l’institution et ses représentants. J’avais finalement obtenu publiquement des excuses du pope et de la paroisse et, surtout, le non-changement du prénom de ma fille à l’état-civil (sans quoi elle se serait brutalement appelée avec un nouveau prénom à l’âge de six ans sous prétexte que le sien n’était pas jugé orthodoxe). Nous avions grassement fêté cette première avec tout ceux qui m’avaient aidé, parmi lesquels des camarades de Dimitris. Ces  têtes brûlées perdues dans un pays très clérical étaient des amoureux de la liberté, gauchistes, anars, écolos et laïcards, qui n’avaient pas froid aux yeux et ne craignaient pas la marginalité par rapport à l’opinion dominante ! C’était durant le printemps 2000, et quel printemps ! Au même moment, à quelques centaines de mètres de là, Dimitris manifestait, paraît-il, devant la mairie d’Athènes, pour qu’un crématorium puisse voir le jour. Douze ans plus tard, ce crématorium n’existe toujours pas mais, parmi d’autres conquêtes, la mention de la religion a enfin été supprimée des pièces d’identités helléniques, au terme d’innombrables pressions tous azimuts, notamment venues de France.

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La Grèce de Dimitris était le pays où le taux de suicide était le plus bas sur le continent, avec une qualité de vie qui faisait la réputation des Grecs. Ce taux vient brutalement de doubler entre 2010 et 2012. Les retraites et les salaires ont été diminués en quelques semaines de plus de 40% et parfois jusqu’à 65%. La misère frappe désormais toutes les familles. La prostitution s’étend aux étudiantes et, de plus en plus, aux femmes mariées. Des cas d’évanouissement d’enfants dus à la faim sont régulièrement signalés dans plusieurs écoles du pays, alors que les cantines ferment les unes après les autres. Les hôpitaux sont obligés de refuser un quart des entrées, fautes de moyens. Suite à la diminution de moitié de sa retraite et à la hausse de ses charges, Dimitris ne voulait pas être bientôt réduit à mendier ou à fouiller les poubelles pour survivre. Il ne voulait pas non plus être une charge pour ses enfants et se savait atteint d’un cancer. Ce mercredi 4 avril, au matin, Dimitris Christoulas s’est rendu une dernière fois devant le parlement où il avait l’habitude d’aller manifester et, vers 8h45, s’est tiré une balle dans la tête. Dans ses poches et chez lui également, il a laissé un message* expliquant qu’avec quelques années en moins, il aurait peut-être tourné l’arme vers l’un de ces gouvernants scélérats qui contribuent au pillage de la Grèce et à la torture de son peuple. Sa certitude est que ces tyrans et leurs amis banquiers finiront un jour comme Mussolini, lynchés par la foule exaspérée.

 

Dimitris ne voulait pas d’office religieux et désirait être incinéré. Sa dépouille a donc dû être expatriée en Bulgarie pour être prise en charge par un crématorium, chose encore impossible en Grèce. Depuis le souvenir de cette balle qui a retenti dans Athènes, la colère gronde à nouveau, plus que jamais. Les murs d’Athènes en témoignent, mêlant souffrance, révolte et utopie.

 

Y.Y.

 

* La police grecque n’a pas voulu dévoiler le contenu de sa lettre (dont l’existence a été signalée à la famille par les premiers secours), mais sa fille Emmy, profondément choquée et aidée par le voisin et ami de son père (Adonis Skarmoutsos) a rapidement retrouvé le double chez lui. 

Rédigé par Libre Pensée 72

Publié dans #lutte des classes

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