La Lp et Henri Pena Ruiz sur France culture

Publié le 28 Octobre 2007

France Culture 14 août 2005 : la Libre Pensée reçoit Henri Pena Ruiz

G.da Silva  : Je reçois aujourd'hui Henri Pena Ruiz pour son livre „Histoire de la laïcité. Genèse d'un idéal », publié aux éditions Découvertes –Gallimard. Henri Pena Ruiz n'est pas seulement le meilleur spécialiste actuel de la laïcité, il en est également un des défenseurs les plus éminents. Dans ce livre, il écrit : «  vivre dans une République comme la France, c'est un peu comme respirer l'air sas entrave ; à la longue on n'y prend plus garde, on oublie même à quoi la laïcité, idéal de liberté et d'égalité, permet d'échapper  ». Henri Pena Ruiz, pouvez vous nous rappeler ce qui a précédé cet idéal qu'est la laïcité et le combat qu'il a fallu mener pour y parvenir.

ruiz.pngHenri Pena Ruiz : Je crois qu'il est important, surtout aujourd'hui où l'on voit réapparaître les figures du fanatisme religieux et du communautarisme qui exaltent les différences au point de séparer les hommes, d'expliquer à quoi la laïcité permet d'échapper. J'ai souhaité écrire ce livre pour donner la perspective historique (d'où le sous titre « Genèse d'un idéal ») et montrer que c'est dans le sang et les larmes que s'est faite la conquête, dans la société dite « occidentale », de la liberté de conscience et de la stricte égalité des croyants, des athées et des agnostiques, du refus de stigmatiser un homme en raison de son option spirituelle. On ne peut oublier ces luttes si l'on veut comprendre comment est advenu ce bel idéal de laïcité qui rassemble les hommes par ce qui les unit au lieu de les opposer en fonction de leurs options spirituelles.

 

Gds : à l'encontre d'historiens comme le catholique R.Rémond,prétendant restreindre la laïcité à une période allant de 1850 au sommet de la loi de 1905 suivi d'un reflux obligé, vous montrez que c'est au cours des siècles que le combat pour la laïcité s'est déroulé. Lorsque la religion catholique devient religion d'Etat en 380, on voit un changement très significatif quant à la liberté de conscience et, pour longtemps, un étouffoir sur les consciences obligeant à un combat qu'il faudra mener jusqu'à aujourd'hui.

HPR : c'est un point essentiel. Je crois qu'il y a deux thèses erronées. La première, c'est celle selon laquelle la civilisation occidentale aurait secrété spontanément, en raison de ses origines chrétiennes, la liberté et l'égalité. C'est complètement faux. Les idéaux de liberté et d'égalité sont le résultat de combats menés par des hommes pour celle liberté qui ne leur fut pas reconnue. L'hypothèse selon laquelle l'Eglise serait inspiratrice des Droits de l'Homme est une contrevérité. L'Eglise a eu le pouvoir temporel durant 14 siècles. 380, c'est l'édit de Théodose qui fait de la religion chrétienne la religion officielle de l'Empire. 1789 et surtout 1795 avec le décret de ventose, voit s'amorcer la Séparation des Eglises et de l'Etat. L'Eglise durant ces 14 siècles a détenu le pouvoir spirituel, les écoles, le contrôle des consciences et la culture ( avec la censure de l'Index à l'encontre de Copernic, Galilée, Darwin…) Elle a eu le contrôle de tout ce constituait la conscience humaine sans en faire un usage conforme aux Droits de l'Homme. Ce dont elle revendique la paternité pourtant, en invoquant le christianisme ! Si ce dernier est source de ces Droits, l'Eglise serait donc en contradiction avec lui ! Ou plus vraisemblablement, tant qu'elle a eu le pouvoir temporel et spirituel, elle les a exercés de façon à maintenir sa domination. Elle avait le pouvoir temporel puisque le monarque, roi ou empereur, était défini comme le bras séculier de l'Eglise. Elle détenait le pouvoir séculier (vivant selon le siècle) comme le régulier (vivant selon des Règles) des moines et prêtres. Et ceci durant 14 siècles. Donc la thèse selon laquelle le christianisme serait, selon Marcel Gauchet, une « religion de sortie de la religion » est fausse. Car c'est par la lutte des hommes que l'on est sorti non pas de la religion mais de la domination des religions sur le pouvoir politique. La croyance religieuse n'est qu'une option spirituelle parmi d'autres, tel l'humanisme agnostique et l'humanisme athée.

Gds ; l'Eglise catholique a toujours eu des difficultés à s'adapter à la démocratie. Dans son dernier livre le défunt pape parle, à la page 158, de « formes pathologiques de la démocratie » qu'il décrit comme la « domination de la plèbe ». On voit que le Vatican a été contraint de s'adapter et n'est pas à l'initiative de l'émancipation contrairement à ce que prétendent certains commentateurs.

HPR : sur ce point, je voudrais ajouter que la laïcité n'est pas hostile à la religion. Tant que la religion reste une démarche spirituelle, vécue par des croyants sincères qui s'associent et n'engagent qu'eux mêmes, elle ne pose pas de problème. Si elle prétend exprimer un projet de domination dans la sphère publique, cela pose problème. Ce qui est en cause, ce n'est pas la démarche spirituelle, c'est la domination cléricale. Il faut le rappeler car la laïcité est un idéal universaliste. Dans une République laïque, les croyants, les athées, les agnostiques peuvent coexister librement pourvu que nul ne cherche à imposer ses convictions spirituelles aux autres.

Gds : je vous cite : « le croyant peut fort bien comprendre qu'un marquage confessionnel de la puissance publique blesse le non – croyant et celui – ci réciproquement peut fort bien admettre qu'un Etat qui professerait un athéisme militant serait mal accepté par le croyant. La laïcité de la puissance publique c'est l'affirmation de ce qui est commun aux hommes ». C'est là que l'on voit à quel point la laïcité est au centre du débat démocratique.

HPR : Oui et je crois que de grandes polémiques des antilaïques contre la laïcité, consiste à la réduire à une option spirituelle qui serait sur le même plan que les religions. C'est une grave erreur. La laïcité n'est pas sur le même plan que l'humanisme athée ou les convictions religieuses. C'est un principe philosophique d'union de tous les hommes par delà leurs différences, de liberté de conscience et d'égalité. C'est un principe juridique de refondation de l'Etat de telle sorte que l'Etat incarne véritablement ce qui est commun à tous les hommes. Dans une République laïque, les croyants et les laïques peuvent exister librement. Alors que dans une République concordataire, qui ne serait plus une République ( res publica signifiant « bien commun »), dès lors qu'une religion bénéficie de privilèges dans l'espace public, la chose publique est mise à mal. De fait le concept même de « république » implique l'idée de laïcité, l'idée que la puissance publique est extérieure aux options spirituelles et neutre sur le plan spirituel . Elle est positivement affirmatrice des valeurs communes à tous les hommes. C'est une « patrie de droit » comme l'entend le philosophe Habermas : vivre dans un pays où l'on affirme la liberté de conscience, l'égalité de principe des croyants, des athées et des agnostiques et le fait que la loi ne doit viser que l'intérêt commun à tous, le patrimoine commun, l'universalité.

Gds : il y a un clivage entre le particularisme religieux et l'universalisme incarné par la laïcité. C'est la pierre de touche. Dès qu'en un pays, tel l'Iran, la religion est au pouvoir la liberté de conscience est immédiatement mise en cause. D'où le paradoxe du jeu d'apprentis sorciers des partisans, en France, d'une prétendue laïcité « ouverte », alors que tous les exemples que nous avons sous les yeux plaident contre un tel « jeu ».

HPR : vous évoquez l'Iran, c'est la religion au pouvoir. C'est la confusion de la démarche spirituelle, religieuse et du pouvoir politique. Que les croyants ne pensent pas que la laïcité est une machine de guerre contre la religion. Tant qu'elle est une option spirituelle, elle est compatible avec le cadre laïque. Au demeurant on remarque que lorsque telle religion est en position dominante (protestantisme en Europe du Nord Est, catholicisme en Europe du Sud Ouest) elle est contre la laïcité. Mais là où elle est dominée (les catholiques d'Europe du Nord), comme par hasard elle redécouvre les vertus de la laïcité. De même font les protestants d'Italie et d'Espagne car la religion qui a des privilèges concordataires à des privilèges qu'ils n'ont pas.

Ceux qui ont inventé le concept insultant de laïcité « ouverte » n'ont aucun besoin d'un tel qualificatif s'ils sont laïques. Dit-on les Droits de l'Homme « ouverts » ? Ou une justice « ouverte ». Non. Si l'on ajoute perfidement « ouverte », c'est pour insinuer que la laïcité serait « fermée ». Mais la laïcité n'est ni « ouverte » ni « fermée » puisqu'elle fonde l'égalité et l'universalité de la loi commune. Il faut mettre en garde contre cette supposée laïcité « ouverte », « plurielle » etc. qui toutes veulent relativiser la laïcité. Et cette laïcité serait « ouverte » à quoi : à la restauration des privilèges religieux ? Ce n'est plus la laïcité. Ce sont là des notions perverses et sourdement antilaïques.

Gds : c'est une violation de l'article 2 de la loi de 1905 par la « reconnaissance » dans la sphère publique des religions. Vous signalez également les dangers du « fait religieux « à l'école.

HPR : Beaucoup de religieux avancent le prétexte de la culture. Or on glisse aisément du culturel au cultuel et certains religieux voudraient abolir cette frontière. Autant l'école laïque est favorable à la culture, autant elle ne peut favoriser le culte. La culture implique la connaissance de tout ce qui a compté : les grandes mythologies, les religions, les humanismes rationalistes. Il faut ouvrir grand angle le champ de la connaissance. Mais si cet éclairage laïque est fait par un professeur qui a passé un concours de recrutement dans le cadre de la République et se doit de respecter une déontologie laïque avec une exigence de retenue qui est le respect des élèves et de leurs options spirituelles. Je crois que l'invocation du prétexte du « fait religieux » est avancé par certaines institutions religieuses pour tenter de se réintroduire dans l'enseignement. Ce qui n'est pas légitime. Mais une connaissance laïque du « fait religieux » dans l'histoire de la pensée est légitime, à la condition de n'être pas exclusive du « fait mythologique », de l'humanisme laïque et dans le cadre d'une déontologie laïque.

Gds : La loi perte d'influence des religions est patente. Ainsi Mgr Billé, primat des Gaules, disait en septembre 2001 à de jeunes prêtres : « le peuple qui avance lentement compte mois de participants, moins de militants et ses enfants sont de moins en moins catéchisés. Les prêtres qui accompagnent ce peuple sont de plus en plus clairsemés, vieillis et affaiblis par la surcharge et la dispersion de leurs tâches… ». C'est un constat. Et l'on risquerait de redonner puissance aux religions par le biais du « fait religieux » à l ‘école…

HPR  : Le fait d'éclairer par la connaissance du fait religieux est différent d'un projet de pouvoir. Au demeurant si dans le cours d'Histoire, on fait un rappel des du rôle des religions le bilan ne sera pas tout à fait à leur avantage. Pour l'Occident chrétien que dire des bûchers de l'Inquisition, des Croisades, du thème du peuple juif « déicide » et du glissement de l'antijudaïsme religieux à l'antisémitisme ethnique (d'où le « pardon » demandé par Jean Paul II). Cela permettrait d'éclairer objectivement ce qui s'est passé dans l'Histoire.

Gds : D'autant que le Vatican n'a condamné l'antisémitisme qu'en 1965 avec sa déclaration Nostra aetate . Henri Pena Ruiz, je vous remercie.

penafolio.jpgRéférences : Henri Pena Ruiz, Histoire de la laïcité. Genèse d' un idéal , éditions Découvertes – Gallimard, 13€90

Rédigé par Libre Pensée 72

Publié dans #laïcité

Repost 0
Commenter cet article