Un destin hors du commun : Raphaël Élizé (1891-1945)

Publié le 12 Avril 2015

Je vous invite à découvrir une personnalité qui a marqué la vie politique de Sablé durant la première moitié du 20ème siècle. 

Élise, son arrière grand-mère, était une esclave née dans l’île de la Guadeloupe. Elle devient libre au moment de la naissance de son fils Gustave né de père inconnu. Cette toute nouvelle liberté lui a donné un  patronyme : celui d’Élizé.  

Suite à l’abolition de l’esclavage, en deux générations, la famille Élizé est devenue une famille noire aisée. Augustin Élizé est inspecteur des impôts au Lamentin en Martinique.  Son fils Raphaël y naît le 4 février 1891, il a 7 frères et sœurs.

 

1902 : l’explosion de la Montagne Pelée

Fin avril-début Mai 1902 : le volcan est menaçant : les enfants Élizé son déjà à l’abri à Fort de France avant qu’Augustin Élizé ne les rejoigne in-extrémis par le dernier bateau qui quitte Saint-Pierre.

Sur les 40 000 habitants, 30 000 ne peuvent s’enfuir  et périssent à l’exception d’un seul, retrouvé au fond de la prison…

Les Élizé sont sains et saufs, mais ils ont tout perdu.

La famille se réfugie en France

Ils quittent la Martinique pour Paris où le gouvernement a décidé d’ouvrir les lycées de la capitale aux martiniquais réfugiés.

Les conditions de vie sont difficiles pour la famille mais Raphaël peut poursuivre ses études: il obtient son baccalauréat. Alors que ses parents repartent en Martinique en 1910, il est admis au concours à l’école vétérinaire de Lyon où les études sont gratuites.

Juillet 1914 : Il obtient son diplôme de médecin vétérinaire.

Août 1914 : Il est rattrapé par la guerre. Il devient vétérinaire au front. Son dévouement et son courage sont reconnus « n’hésitant jamais à se porter au cours des batailles sur les points les plus exposés, donnant des soins aux animaux de trains de combat au milieu des bombardements et des nappes de gaz délétères ». (général Marty)

Il est décoré de la croix de guerre  puis démobilisé en août 1919.

Octobre 1919 : arrivée à Sablé accompagné de Caroline, d’origine martiniquaise, épousée en mars.

Il a dû choisir un point de chute pour exercer son métier : ce sera Sablé.

Pourquoi ? c’est une région d’élevage où il n’y pas de vétérinaire, seulement des « hongreurs » qui castrent les chevaux, vétérinaires à l’occasion, mais sans titre officiel.

Rapidement, ses qualités professionnelles et humaines sont reconnues…malgré la couleur de sa peau !  

 

« Une école égale pour tous, faire que tous les élèves indistinctement puissent être admis au prix d’un modeste effort à recueillir les fruits du savoir, permettre aux jeunes de devenir des êtres réfléchis, des hommes, fiers de leur Culture, de leur Histoire, capables de se servir des outils de la Connaissance ».  Raphaël Élizé

 

Raphaël s’intéresse aussi à la vie locale et occupe des postes dans plusieurs organismes où son sérieux et son souci du bien public sont incontestables.

En 1923, le statut de vétérinaire ayant été modifié (il faut être titulaire d’un doctorat), il l’obtient en présentant un thèse remarquée intitulée «  les effets physiologiques et pathologiques des toxines du lait des animaux tuberculeux ».

 

1924 : il adhère à la SFIO

En relation avec la situation politique et sociale des années 20, il adhère à la section SFIO de Sablé en 1924. Reconnaissant envers la République qui permet à tous ses enfants, fussent-ils Antillais, d’accéder à toutes les fonctions au seul mérite de leur vertu et de leurs capacités, Raphaël Élizé défend les valeurs issues de la Révolution française : Liberté, Egalité, Laïcité, Amitié entre les peuples.

1925 : il est élu conseiller municipal sur la liste socialiste du maire sortant qui n’obtient que 7 sièges sur 23.

1929 : il est élu maire, ce qui fait de lui le « premier maire de couleur de la France métropolitaine » ;

1935 :  il est réélu.

 

Ses réalisations sociales

Attaché à l’amélioration des conditions de vie et de travail de la population laborieuse, ses mandats sont marqués par des réalisations sociales qualifiées quelquefois de « modernistes » !!

1930-1931 : il a pour projet la construction d’une maternité car « de toutes les communes importantes de la Sarthe,, Sablé est seule à ne posséder ni Goutte de Lait*, ni consultation de nourrissons , ni maternité ; le corps médical de Sablé a signalé à

plusieurs reprises que beaucoup d’accouchements se font dans des conditions d’hygiène  les plus défavorables ».  Il souhaite la création d’une école primaire supérieure au sein du Collège afin d’accueillir les meilleurs élèves issus du primaire.

Il modernise l’hospice, apporte son soutien à des manifestations sportives ou culturelles.

Il fait adopter par son conseil un vœu en soutien à la jeune République espagnole : « Nous sommes nous-mêmes issus d’une révolution  et nous jouissons à ce titre d’un régime de liberté que nous souhaitons voir s’étendre aux peuples qui nous entourent… ».

- 1933 : alors que le chômage persiste (suite à la crise de 1929), il obtient l’ouverture d’un fonds de secours (60% Etat, 40% Commune)….

- 1934, sa proposition d’ouvrir une colonie de vacances dans le parc de la ville dont le but est «de soustraire aux risques de la rue, durant la période de vacances, les enfants dont les parents sont retenus au-dehors par leurs occupations journalières »  est repoussée d’une voix .

- Il organise un arbre de noël pour les familles démunies avec distribution de deux paniers : l’un contenant des victuailles et des vêtements, l’autre des jouets.

- 1936, afin d’accueillir les syndicats qui se sont développés, il ouvre une Maison du peuple : une coopérative ouvrière est créée, ainsi qu’un « collège du travail »  qui propose des cours de formation.

Des cours gratuits d’espéranto sont donnés au cours complémentaire. Raphaël Élizé souhaite que l’espéranto soit enseigné et introduit progressivement dans les programmes scolaires.

Un comité d’accueil pour les réfugiés espagnols est créé.

Il propose la construction d’une piscine (ce sera la première homologuée de l’ouest de la France) qui sera finalement construite et inaugurée en 1938…avec des tarifs modestes.

 

1937 : Aménagement d’un stade (avec vestiaires, lavabos, douches et tribunes) utilisé par les équipes de l’association sportive sabolienne.

  Cette année là, une terrible épreuve frappe le couple Élizé : Janine, leur fille unique de 17 ans, succombe  des suites d’une appendicite diagnostiquée trop tard.

 

Février 1938 : ouverture de la maternité « Goutte de lait » (3000 paniers distribués dans l’année).

1939 : de nouveau rattrapé par la guerre : il est mobilisé comme capitaine vétérinaire dans l’Aisne.

1940 : son régiment se replie en zone libre : il n’a qu’une idée en tête : retourner à Sablé pour reprendre son activité professionnelle, ce qu’il obtient finalement en août.

 

Il est déchu de sa fonction de maire par les nazis

1940-1943 : il se consacre alors à sa profession de vétérinaire. Il bénéficie d’une autorisation de circuler en voiture et « à bicyclette à moteur » jour et nuit à Sablé et dans la campagne environnante.

 

Raphaël Élizé et la résistance…

Il est difficile de définir quelle place et quel rôle il a pu jouer : par définition la clandestinité et la discrétion sont de rigueur dans ce cas. Quelques témoignages de ses proches rapportent des faits qui laissent supposer qu’il a pu apporter des informations à la résistance locale (Il possédait un Ausweiss et parlait couramment l’allemand). Il était au courant de l’interprétation de certains messages personnels diffusés par la BBC. Pendant sa déportation et après sa disparition, son rôle de résistant a été officiellement reconnu.

« Il est incompréhensible pour le ressentiment allemand et pour le sens du droit allemand, qu’un homme de couleur puisse revêtir la charge d’un maire. De même, il est insupportable à l’administration militaire et à l’armée allemande de reconnaître comme maire en territoire occupé un homme de couleur, ni de discuter avec lui. Il n’existe donc aucune raison pour le préfet de réintégrer cet ancien maire dans ces fonctions. »

(lettre adressée au préfet le 9 août 1940 par la Feldkommandantur 755 du Mans).

 

De Gaulle, chef du gouvernement provisoire de la République Française, de passage à Sablé en juillet 1944, rendit hommage au résistant. En juin 1945, Ferdinand Lemaire, président du Comité de Libération apprendra officiellement aux saboliens sa disparition  en précisant qu’il avait adhéré au premier mouvement de résistance local organisé par Michel Lemore.

 

- Septembre 1943 : déportation. 10 jours après le démantèlement du réseau Max-Buckmaster, il est arrêté, emprisonné à Angers puis transféré près de Compiègne avant d’être acheminé à Buchenwald. Il travaille dans une usine d’armement, matricule 40 490.

9 février 1945 : mort tragique. L’usine et le camp sont bombardés par les alliés : grièvement blessé, Raphaël Élizé meurt le soir même. Son corps ne sera jamais retrouvé.

Octobre 1945 : le conseil municipal de Sablé donne le nom de Raphaël Élizé à la place de la mairie.

Mars 1946 : décès de Caroline Élizé à 55 ans.

 

Raphaël Élizé, homme de grande culture

Pour terminer et compléter cette biographie, il faut ajouter que Raphaël Élizé était  passionné par la littérature, la poésie, la musique et les arts en général. Pratiquant lui-même la peinture, la photographie. La maison que le couple Élizé occupait au 16 de la rue Aristide Briand  à Sablé accueillait  chaleureusement la famille, les amis, les artistes.

 

Gérard Désiles

 

 

Sources : Raphaël Élizé (1891-1945) Premier maire de couleur de la France métropolitaine par l’association locale Passé Simple aux éditions du Petit Pavé .

 

A signaler :

-En 2011, la ville du Mans a inauguré une place à son nom dans le quartier de l’université ;

-l’impression d’un timbre à l’effigie de Raphaël Élizé en 2013 ;

- la sortie d’un  film remarquable « Le métis de la République » de Philippe Baron diffusé sur France3 et Martinique 1ere (mars 2014).

 

* La Goutte de lait  : A la  fin du 19ème siècle, la mortalité infantile  importante est due à l’entérite, la tuberculose, l’alcoolisme maternel, les conditions d’hygiène et de nutrition  déplorables. En 1894, à Fécamp, le docteur Léon Dufour crée la première « Œuvre de la Goutte de Lait » destinée à lutter « contre le mauvais lait » (souvent contaminé), facteur de cette mortalité. Son principe : tout d’abord encourager l’allaitement maternel ; dans le cas d’allaitement mixte, l’œuvre fournit le lait qui a subi des contrôles, a été pasteurisé et « humanisé » pour le rendre plus digeste  : les mères de famille reçoivent leur panier de 8 à 10 biberons stérilisés tous les jours en échange des biberons vides  et de la tétine de la veille ; d’autre part des consultations de nourrissons sont organisées.

 

 

Un destin hors du commun :  Raphaël Élizé (1891-1945)
Un destin hors du commun :  Raphaël Élizé (1891-1945)

Rédigé par Libre Pensée 72

Publié dans #histoire locale

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